Ladji Doucouré : « J’ai failli arrêter l’athlétisme » (Exclu)

Ce dimanche-là, nous l’avons tiré de sa couette. Conséquence du décalage horaire qui sépare la France des Etats-Unis où il a posé ses valises depuis près de deux ans. Drôle de jour pour approcher un champion mais son planning est chargé car Ladji Doucouré est dans son sprint final qui doit le mener jusqu’aux Jeux Olympiques de Rio avant qu’il ne tire définitivement un trait sur sa carrière.

Ladji Doucouré s’offre une seconde jeunesse

A 30 ans, le champion du Monde 2005 n’a peut-être jamais été aussi sûr de sa force. Dopé par l’envie de s’offrir la sortie que son talent lui autorise, il n’en reste pas moins lucide sur ses capacités : le mental est là mais le corps, fragilisé par des blessures chroniques, n’a pas toujours le répondant souhaité. C’est pour cette raison d’ailleurs, qu’il a traversé l’Atlantique, dans le but de changer ses mauvaises habitudes d’entraînement et d’entendre un autre discours, moins fataliste que celui qu’on lui sert depuis quelques saisons.

Pas de retaite avant les JO 2016 de Rio

Non Ladji Doucouré n’a pas l’intention d’arrêter. Mieux, il met les bouchées doubles. Sur la piste bien sûr. Mais aussi en dehors, pour trouver les financements nécessaires à sa résurrection. Son autre cheval de bataille, c’est de convaincre à nouveau les sponsors qui, hier encore, se pressaient à son chevet. A son top, le natif de Viry-Châtillon n’a jamais eu de peine à trouver des partenaires. Aujourd’hui ces mêmes annonceurs lui tournent pourtant le dos.

Champion du Monde un jour, zappé le lendemain

« On te sollicite quand t’es là, admet-il. Mais quand on n’a plus besoin de toi ou que certaines personnes ont décidé que tu ne faisais plus partie des plans, elles n’hésitent pas à te mettre de côté. » Une mise à l’écart d’autant plus mal acceptée que Ladji Doucouré est quelqu’un de disponible. Avec ses fans qui le soutiennent massivement comme avec les médias ou, dans notre cas, pour soutenir le projet Score n’co ; ce dernier ayant aimablement accepté d’accompagner la sortie de notre site en tournant une vidéo promotionnelle à découvrir ci-dessous…

Ladji Doucouré sur le tournage du spot pour Score n'co.

Ladji Doucouré sur le tournage du spot pour Score n’co.

Ladji, pourquoi soutenez-vous le projet Score n’co ?

Ladji Doucouré : L’expérience m’amusait. Et le projet défend une bonne cause puisqu’il incite les gens à partager leurs infos et leur passion du sport.

Appréciez-vous d’être ainsi sollicité par la presse ou les annonceurs ?

Au début non. Mais j’ai appris à aimer cela. A partir du moment où tu te dis que cela peut donner l’envie à des gens de pratiquer ce que tu fais et de passer le témoin, il faut que tu y ailles. En plus, c’est toujours sympa pour l’ego.

Estimez-vous ne plus l’être suffisamment ?

J’ai l’impression que cela devient de plus en plus difficile. Ce qu’il se passe dans le sport est à l’image de la vie. On te sollicite quand tu es là. Mais quand on n’a plus besoin de toi ou que certaines personnes ont décidé que tu ne faisais plus partie des plans, elles n’hésitent pas à te mettre de côté.

« Quand j’étais au top, ce sont les mêmes qui voulaient marcher avec moi »

Est-ce pour cette raison que vous vous êtes lancé dans une opération de crowdfunding via la plateforme Sponsorise.me ?

Le crowdfunding c’est un soutien financier. Si je peux taper ailleurs que sur mes économies – parce que c’est avant toute chose mon boulot -, c’est bien. J’essaie aussi, autant que possible, de casser cette barrière de honte ou de peur. Et tant mieux si cela peut donner des idées à d’autres. On a « élitisé » notre sport, on ne garde plus que deux trois éléments, on ne fait plus de masse. Quand tu mérites quelque chose via tes résultats, tu devrais être sollicité et accompagné par des partenaires. Aujourd’hui pourtant, tu te rends compte que beaucoup galèrent.

La faute à qui selon-vous ? Aux médias ? Aux sponsors ? Au système ? A tout cela à la fois ?

Seule la performance attire les médias. Quand la presse te suit, les sponsors se disent : « On a quelque chose à gagner derrière ». Sauf si ces mêmes médias ne parlent que négativement de toi. Dans mon cas par exemple, on ne m’associe plus qu’à mes blessures. Et forcément les marques se disent : « Aïe. Trop de blessures, ce n’est pas bon ». Pourtant quand j’étais au top, ce sont les mêmes qui voulaient marcher avec moi.

Vos fans ont répondu massivement à votre appel aux dons. Cela doit quand même vous réconforter sur votre potentiel de séduction ?

Derrière ça (le crowdfunding) tu t’aperçois qu’effectivement, pas mal de gens te soutiennent. Tu te dis du coup : « Ah oui quand même ! ». Tu as marqué – peut-être pas l’histoire parce que c’est un peu gros, mais au moins l’esprit de certains qui te disent : « Tu nous as fait plaisir, on te renvoie l’ascenseur » Et ça c’est vachement bien.

« Les JO n’ont pas voulu de moi »

Vous ne vous considérez donc pas comme emblématique de l’histoire de votre sport ?

Non, parce que j’ai pas eu de médaille olympique. Du coup dans ma tête je ne suis pas dans le panthéon du sport français. La compétition ultime c’est les Jeux Olympiques. Et pour l’instant les JO n’ont pas voulu de moi (rire).

Quel est le programme de votre saison ?

Actuellement, c’est d’essayer de faire les minimas très rapidement (en 13″45) en mettant en place tout ce que j’apprends au niveau technique et physique, aux Etats-Unis. Ce n’est pas facile. A grande vitesse je ne maîtrise pas encore totalement le sujet, j’ai encore mes défauts qui restent. Je l’ai bien vu cet hiver, je n’ai pas passé le cap car il reste trop de défauts à corriger. L’essentiel, toutefois, c’est que je ne me blesse plus et ce, depuis un an et demi. Je m’efforce désormais d’augmenter la charge de travail pour être performant pour Rio mais en prenant bien soin de ne brûler aucune étape. Car n’oublions pas que je reviens de loin.

Pensez-vous toujours pouvoir vous battre pour une médaille olympique ?

Si j’arrive à faire les choses physiquement, l’expérience me sera favorable. C’est comme cela que font traditionnellement les « anciens » et je ne vois pas pourquoi je n’y arriverai pas moi aussi. Je sais que c’est aussi l’égo qui parle. Pendant des années on m’a appelé « l’extraterrestre » en louant mon talent. Pourquoi dès lors le talent, s’il est bien conservé – et sans autres blessures – ne pourrait pas être un atout en fin de carrière ? Pourquoi d’autres y arrivent et pas moi ? J’ai quoi de moins qu’eux ? Je me dis que l’histoire peut être belle et cela quelle que soit la fin.

« Il ne me manque qu’une médaille olympique »

La retraite, vous n’y pensez donc pas…

Plein d’athlètes ont arrêté par défaut. Et aujourd’hui, inconsciemment ils auraient bien voulu continuer. Moi j’ai cette chance-là de pouvoir essayer encore. Comme Kim Collins (champion du Monde sur 100m en 2003, ndlr) me disait : « Quand tu habites depuis longtemps au même endroit, arrive le moment où tu n’as plus besoin d’allumer la lumière pour aller aux toilettes. Tu sais où ils se trouvent et quels obstacles tu as à éviter. Tu peux le faire dans le noir sans difficulté. Pour ta course, c’est pareil. Le mécanisme est fait, tu n’as plus qu’à rester concentré pour assurer la répétition. » C’est cette logique qui m’anime désormais.

Qu’est-ce que cela a changé pour vous de partir aux Etats-Unis ?

Cela m’a sorti des discours pessimistes du système en Europe. En France, j’ai plus souvent entendu : « Ça nous fait mal au coeur de te voir courir comme ça. Arrête, c’est mieux parce que tu te dégrades alors que tu avais une bonne image ». C’est, je pense, la facilité. Alors qu’ici, aux Etats-Unis, on te dit : « Si tu changes ça ou ça, tu te feras moins mal et tu seras plus technique. »

Auriez-vous manqué d’ambition en restant en France ?

J’ai l’impression qu’en France on te pousse à ne pas essayer en te martelant que si tu te loupes, tu auras été prévenu. L’année dernière on voulait que j’arrête l’athlé et j’ai failli le faire. J’ai pris conseil un peu partout pour voir comment cela se passait et au moment où j’ai dit « je continue », tous les techniciens qui me recommandaient d’arrêter me voulaient avec eux. J’ai préféré partir à l’étranger car j’avais peur, si je restais, de ne pas pouvoir changer mon état d’esprit.

J’ai fait une première demi-saison : nul ! Et tout le monde me disait que je perdais mon temps. Sauf le coach qui me répondait que j’étais en train de changer 14 ans de travail et que cela ne se faisait pas en six mois de temps. Il me tranquillisait. Cet hiver c’est revenu tout doucement. Si bien qu’à mon retour en France, tout le monde voulait s’entraîner à mes côtés. On me disait : « T’as fait le bon choix de ne pas arrêter. » Mais l’année précédente personne n’osait me tenir ce discours. Cela me fait dire que j’arrêterai quand je l’aurai décidé et non parce que quelqu’un me l’a recommandé.

La médaille olympique, c’est vraiment ce que l’on peut vous souhaiter de mieux ?

(Il prend une grande respiration) Oooooh oui ! Il ne me manque que ça. Aux Etats-Unis d’ailleurs ils s’entraînent tous pour être champion olympique. Cela donne parfois l’impression que les mecs se la racontent alors qu’en fait tous les athlètes visent le top. Personne ici ne s’entraîne pour décrocher une qualification, tous ont l’ambition de gagner même ceux qui n’en ont potentiellement pas le niveau. Le seul rêve c’est d’être champion olympique. Alors qu’à l’inverse en France, si tu dis vouloir viser un titre de champion du monde on va te rétorquer : « Commence d’abord par te qualifier ! »

Propos recueillis par Thomas FILHOL

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